LA TEXTIQUE, QUELLE EST-ELLE ?

(Réponses de Jean Ricardou à deux séries de questions posées par Jean-Pierre Depétris pour la revue À travers champs)

[Notation: Il est à préciser deux choses.
L'une c'est que, les réponses à ce questionnaire datant de l'année 2000, certains des concepts qui s'y trouvent déployés ont fait l'objet, depuis, de certains ajustements.
L'autre c'est que la version électronique ici offerte s'écarte légèrement, pour des raisons de retranscription et de commodité, de la version papier sous l'angle de la police (la "Verdana" paraissant faciliter, davantage que la "Times", d'éventuelles lectures sur écran), du nombre de pages (ici, conséquence du changement de police, inférieur), et des notes (ici en bas de page et non en fin de questionnaire).]



I. PREMIER QUESTIONNAIRE:

I.1. Voici d'abord nos questions qui se rapportent à la présentation du séminaire (p. 2)

I.1.1. Théorie unifiée: unifiée? Quelles sont donc les différentes théories des "structures de l'écrit"? Qu'est-ce exactement que ces structures? (p. 3)

I.1.2. Ses diverses modalités: schémique, grammique, iconique, symbolique: Comment comprendre ces termes? D'où viennent-ils? (p. 3)

I.1.3. Des mécanismes plus ou moins bien pensés, dont l'expressivité: Lesquels? Qu'est-ce que l'expressivité? (p. 6)

I.1.4. Une critique de notions dont la polysémie. Trop admise, peut-être, mais déjà très critiquée. - Qu'en est-il de la polysémie? Et des autres notions donc? (p.8)

I.1.5. Et les phénomènes négligés: (Quels sont-ils?) Que sont les "phénomènes liés aux places"? (Aux places?) (p. 10)

I.1.6. "La cardinale notion de lieu", qu'est-ce? (p. 13)

I.1.7. Les problèmes liés à l'économie des "moyens". Est-ce là un enjeu essentiel? Si oui, que recouvre-t-il? (p. 13)

I.1.8. Les "moyens": en quoi s'en nourrit "l'idéalisme techniciste"? (Et qu'est-il?) (p. 14)

I.1.9. Qu'est-ce que le principe de parcimonie? (p. 15)

II. SECOND QUESTIONNAIRE:

« Il est des «choses simples, extrêmement difficiles à comprendre parce qu'elles doivent d'abord être perçues et expérimentées simplement ». Ces lignes de la préface du N° spécial d'ATC de juin 1998 s'appliquent parfaitement à notre propos.

Tout repose, dans la textique, sur la distinction entre orthotexture et orthoscripture. Non seulement cette distinction, et les premiers concepts qui en découlent de transparition et d'ortho(méta)représentation, sont la clé de la textique, mais ils sont aussi ce qu'aucune théorie, qu'elle soit esthétique, linguistique, logique, psychologique, à notre connaissance, n'a jamais su articuler avec netteté.

Quand on l'a vu, tout se déroule sans peine. Encore faut-il le voir, car cette distinction ne se déduit pas par raisonnement. Elle se montre et ne se démontre pas.

Il nous semble que, dans nos premiers échanges, un lecteur non prévenu peut ne pas le voir. Il serait peut-être nécessaire d'y insister (p. 16)

Nous aimerions maintenant vous poser deux séries de questions.

Les premières visent l'utilité de la textique, et la normativité. Le plus simple serait de les poser bêtement:

1. La textique, à quoi ça sert? 2. La textique prétend-elle dire comment on doit écrire?

1.1. L'ouvrage de Foucault, Les Mots et les choses, débute presque par cet emprunt à Borges: ... les animaux se divisent en: a) appartenant à l'Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, j) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.

Cette taxinomie n'est pas sans points communs avec celle des figures du discours que proposent les rhétoriques, depuis l'antiquité jusqu'aux recherches les plus contemporaines. A côté de cela, la textique fait penser aux classifications de Linné, Cuvier, Lamarck (p. 18)

A quoi cela sert-il de diviser, par exemple, les animaux entre vertébrés et invertébrés, plutôt qu'en comestibles et incomestibles, nuisibles et utiles, etc.? Cela nous a apporté des lumières sur le vivant inconcevables autrement. C'est évident, encore doit-on le spécifier et dire lesquelles et comment.

A quoi sert la textique ? ou encore, comment s'en sert-on ? (p. 21)

On cherche la réponse dans la présentation du Séminaire de Cerisy à l'intitulé: Ses avantages.

«Une coordination conceptuelle de mécanismes», «une critique résolue de certaines notions», «une réévaluation concertée de phénomènes»; voilà pour la théorie.

Pour la pratique: "une analyse (inédite) attentive aux prétendues broutilles" et la "possibilité de programmes et métaprogrammes raisonnés permettant la correction à plusieurs". On interprète ce programme selon les intentions implicites que l'on croit reconnaître dans la théorie. Mais ceci justement paraît n'être qu'un programme, programme du séminaire de textique, pas la pratique d'une "discipline nouvelle".

Aussi quand on lit: "En général: une clarté et une ri-gueur neuve…", on s'attend à ce que ce double objectif soit poursuivi dans l'énonciation même, dans le texte - non: "…dans l'ordre des concepts, quant à l'invention et l'enseignement". (p. 22)

1.2. La textique prétend-elle dire comment on doit écrire?

Pour bien situer la question, citons Léonard de Vinci qui écrivait: "Celui qui m'apprend ce que la nature sait faire seule, je ne le félicite pas." .

Elle s'inscrit dans le prolongement de la précédente, et la précise. L'enseignement consiste à apprendre à celui qui l'ignore comment il doit faire. - Faire quoi? La question est toujours implicitement résolue par avance. L'invention suppose toujours, elle, de questionner cet implicite (p. 24)

Ce pourquoi faire de l'enseignement de l'écrit s'est divisé traditionnellement entre les belles lettres, l'esthétique, et la dianoïa, la raison discursive. S'il est entre vous et nous un point commun, c'est, je crois, celui de ne pas nous tenir à cette partition. Nous aimerions, au passage, vous voir préciser votre point de vue là-dessus (p. 25)

La difficulté consiste à sortir de deux positions: celle d'observateur, qui constate et s'oublie - c'est ainsi que sont les choses, qu'elles se font, ou sont faites par d'autres - et celle de censeur, prescrivant des critères d'évaluation - c'est ainsi que les choses doivent être faites pour être reconnues, sanctionnées, autorisées.

Si la textique dit comment on doit faire, ce n'est certainement pas selon cette dernière. Elle ne peut cependant pas s'abstenir de le dire, du moins de le chercher, du simple usage qu'elle fait des préfixes ortho et caco. Mais comment? (p. 26)

2.1. L'aspect graphique est essentiel dans la textique. Et pour cause, du fait de la simple étymologie.

En attendant, l'écrit n'est pas que du graphique. C'est la langue que l'on écrit, et la langue, comme son nom l'indique, est d'abord orale, sonore. Cette dimension, qui n'est pas toujours absente de vos écrits, est cette fois entièrement laissée dans l'ombre.

Soit, vous vous occupez de l'écrit, pas de la langue. Mais est-ce vraiment possible? Les moyens qu'utilise l'écrit, et occulte aussi bien, ont souvent une origine orale, et ce n'est qu'à un second niveau que l'écrit en définitive opère.

Nous ne prétendons pas que vos travaux nient une telle dimension de l'écrit, mais ne la sous-estiment-ils pas? (p. 30)

2.2. La précédente question serait importante pour une mise en perspective de l'évolution récente du substrat technique de l'écrit. (...)